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du 01/12/2015 au 31/01/2016

Hommage à Michel Jeury par H. Pijac

Hommage à Michel Jeury par H. Pijac

Hommage à Michel Jeury par H. Pijac

Michel Jeury, un de nos grands écrivains français ayant acquis une reconnaissance internationale, nous a quittés discrètement au début de 2015.
Comme il a longtemps vécu et écrit en Cévennes, lui rendre hommage en son pays me paraît une évidence et je remercie le site Lirelif.fr d’accueillir les textes que je lui dédie avec l’espoir qu’ils entraîneront d’autres réactions de la part de ceux qui l’ont connu, de ses amis, de ses lecteurs et, pourquoi pas, susciteront un large débat sur la toile. Un débat numérique qui plairait à Michel !
Vous trouverez donc ci-après quatre articles à lui consacrés :
– Il a trouvé le chemin des étoiles, écrit juste après son décès ;
– Michel Jeury, un monde à part, l’interview qu’il m’avait accordée en mars 2013, au moment de quitter le Languedoc-Roussillon ;
– Le retour de Michel Jeury, Maître es SF – May le monde, article consacré, en novembre 2010, à la parution de son livre du retour à la Science-fiction ;
– Entre ciel et terre, Michel Jeury écrivain cévenol, une série d’articles qui brossait pour Causses et Cévennes n° 3 / 2005 un panorama de la création jeuryenne.
Bonne lecture !

Hervé Pijac

 

Il a trouvé le chemin des étoiles…

 

Mon ami Michel Jeury est mort en ce début d’année… Il est mort en terre de Vaucluse, à Villedieu, lui, le Périgourdin qui avait passé un quart de siècle au pied des Cévennes, un Païs qu’il aimait et sur lequel il avait écrit tant de belles choses. A quelques jours près, il aurait pu fêter ses 81 ans. Pourtant, il savait qu’il partirait en 2015 : ne l’avait-il pas prévu de nombreuses années auparavant, lors d’une manifestation littéraire, en notant, en forme de clin d’œil, sur une (fausse) stèle :

« Michel Jeury, 1934 – 2015 » ?

Rien là de très surprenant pour celui qui fut (et reste) non seulement l’un des plus importants auteurs de Science-Fiction français mais aussi, probablement, du monde, lui dont les livres ont été traduits dans de nombreuses langues. Avec moult Prix à la clé !
Intellectuellement proche de la pensée de Jacques Ellul, son approche de la SF est marquée par l’envahissement des systèmes technocratiques et les mondes incertains, souvent durs et obscurs, qu’il décrit, sans trop se soucier de la réalité, sont oppressants mais, hélas, probablement prémonitoires…
Après une carrière fulgurante dans ce domaine pendant les années 70/80, il s’en éloigne pour devenir un maître incontesté du roman de la terre, genre dans lequel il raflera, encore, de nombreux Prix. Il n’aimait pas beaucoup la “classification” des romans du terroir mais, en revanche, en filiation revendiquée à ses origines terriennes, le mot “terre” lui était cher, tout comme le mot “ciel”, qui fait référence aux sphères de l’imaginaire dans lesquelles il évoluait !1
Il reviendra en 2010, comme un deus ex machina, à la SF avec un livre tout simplement ébouriffant, May le monde, avec lequel il décrochera le Grand Prix de l’Imaginaire 20112.

Mais comme il suffit de taper “Michel Jeury” sur un moteur de recherche internet pour trouver à la fois la liste étonnante de ses ouvrages3 et des commentaires avisés de spécialistes et d’universitaires, il ne me paraît pas nécessaire d’apporter une contribution complémentaire à cet édifice. Aussi, je voudrais davantage évoquer l’homme que j’ai connu et fréquenté avec bonheur pendant plusieurs années…

Notre relation débuta d’une bien étrange façon (et un… 1er avril !) en 1995, lorsque Michel me grilla sur le poteau en obtenant le Cabri d’Or, Prix cévenol, avec L’année du certif. Sur l’exemplaire qu’il m’offrit et me dédicaça, il écrivait, notamment « … heureux de vous avoir rencontré, désolé pour le Cabri d’Or … ». Et, depuis ce jour – presque vingt ans ! – notre amitié n’a pas failli, suivant une route faite de riches rencontres privées, de “signatures” au coude à coude lors de manifestations littéraires en Cévennes, de conférences communes, de participation à un Prix littéraire, lui comme Président et moi comme membre du jury, et d’échanges nombreux par téléphone et courriels au cours desquels nous partagions nos trouvailles, nos recherches respectives pour l’écriture de nos livres, nous parlions de littérature, sans oublier de refaire le monde, qui en a bien besoin !…

Michel Jeury 2

Michel Jeury (à g.) et Hervé Pijac, lors d’une journée du livre en Cévennes – 2011

Lors de notre rencontre en vue de préparer l’article pour Causses et Cévennes, je lui demandai de se dévoiler en trois mots. Ce furent “ciel”, “terre”, mots explicités précédemment et, surtout, “fidélité“, fidélité à ce qu’il était et fidélité à ses amis. Je puis attester que ce mot, dans ses deux acceptions, le caractérisait vraiment et faisait de Michel un être d’exception. Mais je voudrais le compléter par d’autres mots, très forts, qu’il n’aurait jamais prononcés lui-même en raison de sa grande (et réelle) modestie : ce sont, par exemple, les mots disponibilité, simplicité, visionnaire.

Disponibilité, parce que, malgré l’intense travail d’écriture accompli, Michel Jeury trouvait toujours le temps d’accueillir, de conseiller et d’aider de jeunes écrivains, de répondre à des sollicitations multiples, de partager sans arrière-pensée ses idées et sa philosophie, tout en restant à l’écoute de la vie…

Simplicité, parce qu’il était l’homme le plus modeste et humble qui soit, refusant les coteries de l’intelligentsia littéraire et toujours surpris – avec une pointe d’amusement – de la notoriété qui le précédait. Un homme tellement simple et discret qu’il repose désormais dans la tombe la plus dépouillée du petit cimetière champêtre qui l’accueille pour l’éternité. En fait, rien ne lui importait davantage que sa tranquillité dans l’ermitage qu’il habitait sur les hauteurs d’Anduze et ses longues promenades sous les châtaigniers et les pins… Un homme paisible, donc, mais…

Visionnaire, dont l’immense culture, le savoir polymorphe, la fécondité et les analyses d’une profondeur insoupçonnée et souvent dérangeante m’ont toujours véritablement fasciné. Il me confiait un jour en réponse à ma question sur ce qu’est la création : « … j’ai parfois l’impression, quand j’écris, que l’on me “dicte” les mots… C’est difficile à expliquer. Peut-être la création est-elle cette force qui vous pousse à faire sortir ce que vous avez en vous ? ». En rappelant qu’il fut un auteur majeur de SF et pour rester dans ce registre, je me risquerai à confier un sentiment diffus mais prégnant : Michel était d’un autre monde, d’une autre dimension…

Un jour, le téléphone sonne. Au bout du fil, Michel me dit : « On me demande une conférence sur Jean Carrière. Je n’y vais que si tu m’accompagnes pour une intervention à deux voix ! » . J’eus beau lui dire que je ne connaissais pas Jean Carrière, qu’à part L’épervier de Maheux, Les années sauvages et Un jardin pour l’éternel, je n’avais rien lu d’autre de lui et que Le mystère Jean Carrière – thème de la conférence – restait vraiment entier pour moi, rien n’y fit, il insista. Je me mis donc au travail, des heures de lectures et de notes, des heures encore à préparer quelque chose de cohérent qui puisse constituer un fil conducteur à la conférence. Lorsque je le lui adressai, il me répondit aussitôt : « C’est parfait, cela me convient très bien… » Et là, intérieurement, je ricanai : « A toi de plancher maintenant, mon cher Michel ! ». Le jour de la conférence – en présence de la veuve de Jean Carrière – Michel arriva, les mains dans les poches, serein et décontracté…

Jeury 1

Hervé Pijac et Michel Jeury (2008). Au fond, 2ème personne en partant de la g. : Madame veuve Jean Carrière

Ce fut brillantissime. Tandis que je restais le nez plongé dans mes notes, Michel, en émule des péripatéticiens, déambulait dans le grand temple où avait lieu la conférence, sans un papier, sans pense-bête, sans rien d’autre que son esprit. Car, en fait, ceci est un des traits de caractère de Michel Jeury : jamais il n’apparaissait aussi bon pour réfléchir, créer ou raisonner qu’en marchant ! Avait-il seulement préparé cette conférence ? Probablement pas ou très peu : il faisait confiance à sa mémoire prodigieuse.

Et à sa superbe intelligence : une discussion avec Michel était toujours un enchantement. J’aime, bien sûr, la plupart de ses livres mais je considère que l’écrivain cachait l’homme ; aussi préférais-je voir l’être intime, l’ami, sans le « filtre » de l’édition… Ne m’a-t-il pas dit un jour : « On joue tous un rôle, le rôle de la vie… Il est certain qu’un écrivain peut transposer dans ses personnages ce qu’il voudrait être ou ne pas être. C’est vrai qu’en ce qui me concerne, l’homme se cache derrière l’enfant de dix ans qu’il a été et qu’il aurait souhaité continuer à être… ». Avant d’ajouter : « Je voudrais également souligner que je me sens très à l’aise avec mes héroïnes féminines derrière lesquelles je me cache un peu, assumant ainsi la part de féminité qui est en chaque homme ! ».

C’est finalement cet homme que j’aimais, bien au-delà de l’écrivain, l’homme pétri de sensibilité, d’humanité, de bienveillance, d’humour, de réflexion… De fragilité aussi. Car lui qui dans ses livres les plus sombres laissait toujours une porte ouverte à l’espoir, pouvait dans la vie faire preuve de pessimisme et se montrer sous le jour d’un incorrigible anxieux qui bouleversait ses proches. Je crois, pour ma part, que cette anxiété représentait en fait l’un des moteurs essentiels de sa création. Et n’était le plus souvent que de la clairvoyance, allez, j’ose l’écrire pour ce “Maître es SF” : de la supravoyance ! « Mes tout premiers souvenirs sont des images de cauchemar : une espèce d’invasion céleste sur un horizon de tempête et de chaos. Des images que j’ai retrouvées bien plus tard, avec stupeur, dans le célèbre film Rencontres du troisième type. », me confia-t-il récemment, en mars 2013, juste avant de quitter ce Piémont cévenol qu’il chérissait 4. Et qu’il regretta tellement !

Dans l’interview de ce mois de mars 2013, il se montre un peu amer et désabusé… Il faut dire que c’était après son accident cardiaque qui, non seulement, l’avait laissé affaibli mais avait aussi exacerbé l’angoisse rivée au plus profond de lui-même qu’il croyait – le croyait-il vraiment ? – dissimuler sous une forme d’humour caustique. Il aurait préféré rester à St Christol-les-Alès mais il savait bien, la raison lui disait, qu’il fallait rejoindre leur fille en Vaucluse. Le déracinement fut grand : perdre ses repères, s’éloigner de ses amis, ce n’est pas facile… Lorsque je l’ai vu, quelques mois avant qu’il ne nous quitte, je l’ai trouvé amaigri, fatigué. Mais j’ai surtout discerné et compris dans son regard qu’il était en train d’abandonner la lutte. Épuisement physique, épuisement moral, me dit-il. D’ailleurs, nos longues conversations téléphoniques s’espaçaient et se raccourcissaient et les courriels échangés – de moins en moins nombreux – ne refaisaient plus le monde…

Aujourd’hui que Michel Jeury a « trouvé le chemin des étoiles » – comme me l’a si joliment écrit Dany, sa fille, pour m’annoncer son décès – je voudrais simplement exprimer que sa Mémoire est en moi.

Au revoir, dans une autre dimension – probablement dans la chronolyse5 ! –, mon ami ! Je suis sûr que c’est dans tes cordes 6 !

Janvier 2015 / repris et complété en octobre 2015

Hervé Pijac

 

Michel Jeury, un monde à part !

Discret à l’extrême malgré une reconnaissance et une fidélité incroyables de ses lecteurs, avec le regard aiguisé du veilleur sur notre monde, atypique et toujours là où on ne l’attend pas, esprit polymorphe d’une extraordinaire profondeur, Michel Jeury est l’un des écrivains majeurs de notre époque. Il va quitter les Cévennes où il habitait depuis le milieu des années quatre-vingts pour s’installer près de sa fille et de ses petits-enfants… Hervé Pijac l’a rencontré pour Funambule. En forme d’hommage.

 

Hervé Pijac : Michel Jeury, au moment où vous allez quitter notre région, pourriez-vous dresser un bilan de votre quart de siècle de création littéraire en Languedoc-Roussillon ?

Michel Jeury : Mon bilan, faut-il déjà le déposer ? Il serait peut-être temps, après tout. Ce quart de siècle est passé à la vitesse de la lumière, entre les Cévennes et Bételgeuse (mon étoile préférée). J’ai travaillé avec passion, sans m’ennuyer une seconde. Mais pas sans fatigue ni stress. Je gagne ma vie depuis quarante ans “avec ma plume” : pas facile, même si le dit calame est devenu, à mon arrivée en Languedoc, un Macintosh simple et jamais en panne.

Mon débarquement ici a coïncidé avec ma conversion — provisoire — à la littérature réaliste, paysanne, provinciale, historique, etc. Et pour moi, surtout, les “romans de l’école”. Départ plutôt alerte, comme le précédent en science-fiction. Pas à me plaindre. Tout de suite, France-Loisirs, le Grand livre du mois et les collections de poche à la rescousse. Puis la télévision… Le bilan littéraire, ce n’est pas à moi de le dresser. Le bilan de vie est plutôt positif, surtout si l’on compte les nouveaux amis  et les anciens retrouvés. Et tout un monde découvert et ajouté à ma panoplie d’auteur, aussi honnêtement que possible.

HP : Et nous parler de vos projets d’écriture en soulignant quels sont les thèmes forts qui vous animent en ce moment ?

MJ : Quelques thèmes me hantent. Mais ils ne m’animent guère, tout simplement parce que la maladie a brisé net mon élan, ou ce qu’il en restait. L’avenir ? Mon accident cardiaque, en 2011, a bouché l’horizon comme un orage d’automne porteur d’un épisode cévenol. Sacré épisode ! Cette forme d’insuffisance, qu’on appelait autrefois “hypertrophie du cœur”, ce qui était joliment imagé, a tué Balzac à cinquante et un ans. Mais quand on se penche un peu sur sa biblio, on croirait qu’il a vécu un siècle. Ça ne risque pas de m’arriver. Thèmes forts, thèmes faibles, ça n’a plus beaucoup de sens pour moi. Mon meilleur sujet serait cette “chronique d’une fin acceptée” qui m’a tellement touché dans les derniers écrits de Christiane Singer ou, un peu plus tôt, de Louis Calaferte. Un thème fort, certes : c’est moi qui n’ai plus la force. De temps en temps une douleur familière me lance. J’ai peine à reconnaître l’envie d’écrire qui persiste dans la débâcle. Je ne sais pas ce que j’en ferai. J’ai eu juste le temps d’amorcer un retour à la SF en 2010, j’y tenais. Plus ou moins réussi7. J’ai fait ce que j’ai pu. Depuis, j’ai réussi à retravailler un de mes Fleuve noir, en ajoutant une postface pour la réédition et à écrire une nouvelle qui doit paraître dans les prochaines semaines. J’avais deux projets dans ma veine “école d’autrefois”. J’ai eu l’idée de les fusionner en un seul. Tout ce que j’ai pu faire pour le moment. Il y a aussi un roman de SF en chantier : une espèce de friche industrielle qui a bien des chances de le rester !

HP : Comment définiriez-vous d’une manière philosophique et/ou spirituelle l’œuvre abondante que vous avez construite ? Quelles en sont les « lignes de force » ?

MJ : Je ne suis pas sûr que mon “œuvre” ait des lignes de force. Ni même qu’elle soit abondante8. Ni davantage que j’aie réussi à construire quelque chose. Natacha Vas-Deyres, de l’université de Bordeaux, s’occupe courageusement d’éclaircir ce fatras. Elle répondra peut-être à votre question. En tout cas, si quelqu’un le peut, c’est bien elle, qui a le talent et la culture et, comme elle est jeune, le recul des années. Le schéma général est sans doute né au long de mon enfance paysanne et solitaire : les pieds dans la glaise du Périgord et la tête perdue au “plafond du ciel”, ce plafond que j’aurais tant voulu percer. Mes tout premiers souvenirs sont des images de cauchemar : une espèce d’invasion céleste sur un horizon de tempête et de chaos. Des images que j’ai retrouvées bien plus tard, avec stupeur, dans le célèbre film Rencontres du troisième type.

HP : Enfin, quel regard portez-vous, dans le contexte et les évolutions technologiques actuels, sur l’avenir des écrivains et du livre ?

MJ : Il me semble que la planète Terre est mal partie. Alors, ses habitants… Mais je fais comme tout le monde : semblant de croire à un avenir possible. J’ai trouvé un éditeur, Bragelonne, qui a bien voulu s’occuper de “mettre en ligne” mes romans et nouvelles de science-fiction disponibles. Un chantier en cours. Ils commencent par les romans repris dans Escales en utopie et par une nouvelle commandée par Laurent Genefort et à laquelle je tiens beaucoup : Le cinquième horizon.

Puis-je terminer par une citation, tirée du Nouvel Observateur, 21 au 27 mars 2013, p.115, et signée David Caviglioli ? On tombe des nues à chaque page, dans ce précis de destruction mathématique du monde. On en sort avec une certitude : on ne déjouera pas l’intelligence de ce système réglé à la milliseconde près, pur jusqu’à l’absurde. L’humanité court à la catastrophe. Non sans un certain raffinement.

Une certitude, peut-être pas, mais une hypothèse. Dieu a décidé d’arrêter le Jeu (pour repartir à zéro ?). Il a choisi l’arme de l’apocalypse, la plus effroyable qu’on puisse imaginer, pire que toutes les pestes de l’univers : la finance.

P.S. : En corrigeant le relevé de cet entretien, une farce du logiciel, très symbolique de notre époque : le bouffon de service me note en rouge Bételgeuse. Étoile moi pas connaître. Il me propose à la place bégueulerie.

Joli, non ?

Mars 2013

Le retour de Michel Jeury
Maître es SF
May le monde (Editions Robert Laffont – Coll. Ailleurs et demain)

Dans les années 70 et au début des années 80, Michel Jeury fut considéré comme l’un des plus grands écrivains français de Science-Fiction.

Certains soutenaient qu’il était l’égal de Philip K. Dick : cette comparaison pourrait d’ailleurs parfaitement être inversée !

Il faut dire que dans la conception jeuryenne, totalement originale, de la SF, l’espace-temps relève davantage d’une philosophie quantique que des mathématiques, de la science ou de la technologie, avec ses branes comme des mondes emboités. La critique de la société actuelle y est toujours sous-jacente au travers d’univers incertains où l’importance du changement – de tous les changements – bouleverse la perception, le réel et… l’imaginaire ! Bref, Michel Jeury nous propose une SF que l’on pourrait qualifier de spirituelle tant elle titille aussi bien l’intellect que l’inconscient en même temps que les sens – j’allais, tout aussi justement, écrire l’essence !…

Parmi une œuvre colossale, monumentale – j’invite les lecteurs intéressés à taper le nom de Jeury dans un moteur de recherche internet ! – je me bornerai à rappeler sa trilogie chronolytique (un mot qu’il a créé et qui a fait florès !) : tout d’abord, Le temps incertain qui a proprement révolutionné le monde pourtant connaisseur et blasé de la SF avec un roman déconcertant faisant la part belle à l’Indéterminé tout en dénonçant l’emprise des multinationales (nombreux Prix, notamment le Grand Prix de l’Imaginaire, et nombreuses traductions dans le monde) ; ensuite, Les singes du temps qui montre à quel point les voyages dans le temps, les passés et les avenirs, peuvent chambouler les branches des possibles, tous les possibles et toutes les dimensions… surtout celles qui se situent au-delà de la troisième ; enfin, Soleil chaud poisson des profondeurs où il brosse une vision hallucinante et sûrement prophétique d’un avenir phagocyté par les hypersystèmes informatiques. Ces trois romans, « fondateurs » de mondes hypothétiques et aléatoires, ont été réédités en 2008 et 2009 par Robert Laffont dans sa prestigieuse collection Ailleurs et demain.

Pourtant, Michel Jeury, après l’avoir renouvelée – mieux : blackboulée ! – s’était éloigné de la SF, si l’on excepte quelques incursions épisodiques au travers de nouvelles toujours visionnaires et germes d’anthologies potentielles… Pour glaner tous les lauriers dans un autre genre où il excelle, le roman du terroir – que je préfère appeler roman terrien tant Michel Jeury est un homme à la fois de la terre et… du ciel ! Des romans que l’on attribue parfois à « l’école de Brive », ce qu’il n’aime pas beaucoup et qui n’est pas totalement exact tant son imagination reste éclectique et polymorphe.

Et puis, véritable big bang dans la SF – Michel Jeury, le Retour – voilà qu’il vient de sortir, toujours chez Robert Laffont, un nouveau roman qui fait l’effet d’une bombe tant cet iconoclaste explose de jeunesse, de créativité, de fécondité ; tant il est novateur…

Avec May le monde, vingt ans après, Michel Jeury montre non seulement qu’il n’a rien perdu de sa superbe ni de son talent mais qu’il est, une nouvelle fois, capable de révolutionner le genre. Totalement. Chapeau, l’artiste !…

May le Monde

Car cet écrivain, décidément incorrigible, invente une nouvelle langue, une langue djeune, mieux que le verlan, que l’on parlera peut-être en 2022 où l’action – toujours très incertaine – se déroule. Un langage divergent et poétique mais, de façon étonnante, facilement compréhensible. Mieux : évident ! Tout cela pour raconter une histoire incroyable, incongrue, dans un monde qui ressemble au nôtre mais où la réalité est différente, subtilement différente… Au point de vous faire douter de votre propre existence, de votre propre réalité. Troublant, très troublant.

Et le tout sans une once de pseudo-technologie (qui fait les beaux jours de l’Heroïc Fantasy !) si ce ne sont quelques hélicoptères qui, tels des taons agacés par l’orage, tournicotent longuement dans un ciel improbable.

Pas de révélation dans May le monde, pas de dénouement – prévisible ou non –, pas de clins d’œil aux grands topics de la SF mais, de façon récurrente, quasi obsédante, une atmosphère unique et les fondamentaux de la pensée jeuryenne sur l’incertitude, l’indéterminé, les mondes parallèles, le « mondo paradisio », comme il le fait dire à May, sa très jeune héroïne… Le monde de l’Extension !

Comme l’écrit avec justesse Jean-Luc Porquet dans une critique littéraire du Canard Enchaîné : « (…) [Michel Jeury] nous donne ce roman-somme à la fois du terroir et de SF, discrètement ellulien. C’est risqué, déstabilisant, joyeux, bourré de fantaisie (…) ». Bref, une réussite complète pour ce retour tant attendu !

A la fin de l’ouvrage, Michel Jeury me fait l’amitié de me citer, dans ses remerciements, parmi ceux qui ont souhaité son retour à la Science-Fiction. J’en suis très fier.

Hervé Pijac

Novembre 2010

Michel Jeury, dans son bureau à Anduze (2004)

Michel Jeury, dans son bureau à Anduze (2004)

Entre ciel et terre…

Michel Jeury, écrivain cévenol

 

Michel Jeury est un écrivain connu et reconnu… N’a-t-il pas à son actif plus d’une soixantaine de romans à succès dont bon nombre lui ont valu un palmarès enviable. Citons, notamment : Prix Apollo avec « L’orbe et la roue », Prix Terre de France-La Vie avec «Le vrai goût de la vie », Prix Exbrayat et Prix du Cabri d’or avec « L’année du certif », Grand Prix de la Science-Fiction française avec « Le temps incertain »… Sans compter les centaines de nouvelles, d’essais, d’articles qu’il a publiés un peu partout…

Il apparaît aussi – et sûrement surtout ! – comme un écrivain totalement atypique, difficile à cerner et, donc, à classer dans un genre, avec une étiquette, que les cénacles et les coteries affectionnent pourtant de coller sur ceux « de leur monde ». Mais Michel Jeury tire une certaine fierté de ne pas appartenir à ce « monde ». Ecrivain prolixe et fécond, il a acquis sa notoriété dans deux domaines que l’intelligentsia intellectuelle considère avec commisération : la Science-Fiction – la fameuse SF – et les romans du terroir. Et oui, mais c’est bien sûr : Michel Jeury est un écrivain populaire, au sens où les lecteurs, sans s’encombrer des critiques littéraires, parfois condescendantes, choisissent et plébiscitent ses romans, un écrivain dans la veine des Eugène Sue, Michel Zévaco ou Honoré de Balzac !

Le ciel…

Une imagination débordante au service d’une écriture ample et sophistiquée, à la construction solide, au style recherché, au vocabulaire châtié et riche d’inventions de « mots processus » (il est, notamment, l’inventeur de la « chronolyse », de la « nébuleuse d’emballement »,…) font de Michel Jeury le chef de file de la SF française, à l’égal d’un P. K. Dick auquel on l’associe quelquefois en raison de leur goût commun pour le bouleversement des réalités, pour le temps éclaté… Les romans de SF de Michel Jeury traitent souvent de conflits sous-jacents qui s’inscrivent dans un registre à la fois psychologique et politique (machinations, complots, anarchie…). Mais ils se caractérisent aussi par la petite lueur d’espoir qui habite toujours les instants les plus noirs.

« Le temps incertain », premier volet publié en 1973, d’une trilogie qui comprend « Les singes du temps » (1974) et « Soleil chaud, poisson des profondeurs » (1976) marque très certainement l’avènement d’une nouvelle approche de la Science-Fiction française qui, se libérant de la conquête spatiale, de l’utopie ou de l’aventure scientifique, s’intéresse désormais davantage à la philosophie et à la sociologie.

Depuis quelques années, Michel Jeury s’est un peu éloigné de la SF pour une autre « dimension », mais… mon petit doigt me dit qu’il y fera certainement de nouvelles incursions. Seul ou… avec sa fille Dany, jeune écrivain(e) qui suit les traces de son papa !

… la terre…

Le ciel et la terre sont deux mots qui revêtent une grande importance, nous le verrons plus loin, pour Michel Jeury. Mais il s’agit également d’un raccourci facile pour montrer l’évolution d’un écrivain qui, naviguant dans les sphères de l’imaginaire, revendique aussi ses attaches terriennes et paysannes, ses racines profondes. Des racines qui l’ont tant marqué et l’inspirent tellement que, de maître incontesté de la nouvelle SF, il est devenu l’un des représentants majeur de l’ « école de Brive » – même s’il n’aime pas beaucoup l’assimilation -, ce mouvement, apparu il y a une vingtaine d’années, regroupant les auteurs écrivant sur le terroir.

Ses racines plongent certes dans son Périgord natal, où son père était fermier, qui lui inspirera deux œuvres majeures, quasi autobiographiques (« Le vrai goût de la vie » et « Une odeur d’herbe folle »), mais, plus profondément encore, elles s’agrippent sur les pentes du Mont Pilat (évoquées dans un beau livre de mémoire, « Les gens du Pilat » qui connaîtra prochainement une suite) et plus loin encore dans la Haute Ardèche… Un tel atavisme ne pouvait qu’inspirer l’homme sensible et discret que la beauté d’une terre travaillée avec ardeur par des générations, souvent malmenée depuis, ne laisse pas indifférent !

Ses romans font la part belle aux pays où ils se déroulent, à leurs mœurs, à leurs coutumes ancestrales, à leur prégnante identité, des écrits toujours richement documentés et didactiques, mais, surtout, ils content des histoires riches de personnages de caractère, forts, vrais et attachants… Des romans qui sont de véritables fresques et portent le témoignage d’une époque. Citons, parmi tant d’autres, des titres qui fleurent bon cette nature et ce monde agreste qu’il affectionne tellement : « Les louves debout », « La charrette au clair de lune », « Le soir du vent fou » ou « Le printemps viendra du ciel »

… et les Cévennes !

Une autre des spécificités de Michel Jeury nous intéresse particulièrement. Dans la logique de son tempérament, il a choisi de vivre, à l’écart du monde de l’édition et des salons, en Cévennes où il réside dans une jolie maison, enfouie dans la luxuriante végétation méditerranéenne et dominant un vaste et magnifique paysage, sur les hauteurs d’Anduze. C’est là qu’il a accepté de me recevoir au nom de Causses et Cévennes

 

Hervé Pijac – juillet 2004

Univers d’écriture*

« J’ai une manie étonnante, me prévient Michel Jeury en escaladant les marches en bois de l’escalier en colimaçon permettant d’accéder à son bureau à l’étage, je conserve mes ordinateurs, depuis le premier que j’ai eu ! Et je me sers de tous… suivant les heures de la journée ! »

De fait, la première chose qui frappe en pénétrant dans le bureau de l’écrivain, ce sont les quatre ordinateurs disposés dans la vaste pièce illuminée par deux larges fenêtres et une porte-fenêtre ouvrant sur une terrasse ensoleillée. Trois se trouvent sur des tables au centre, le premier face au levant – pour travailler le matin – le second face à la fenêtre donnant au sud – pour le travail de la journée – et le troisième permettant de profiter des derniers rayons du soleil à la luminosité si étonnante en Cévennes… Le dernier ordinateur, appuyé au seul mur aveugle du bureau, est utilisé pour les connexions à Internet et la réception des « e-mails » (« il faut bien vivre avec son temps !… » concède Michel Jeury).

univers Jeury

La seconde chose que l’on remarque dans la pièce ne surprendra personne, chez un écrivain : le foisonnement des livres que l’on trouve dans les bibliothèques, bien sûr, mais également partout, sur les tables, sur les écrans des ordinateurs, par terre, les livres qu’il accumule avec bonheur en toutes occasions pour y puiser sa documentation, les livres un peu oubliés au fond des étagères aussi bien que les livres de références, utilisés tous les jours, aux couvertures usées, aux pages écornées…

Dans un coin, un large fauteuil confortable, presque en forme de baignoire, offre ses bras accueillants à notre auteur, pas tant pour des moments de repos ou de somnolence que pour réfléchir au prochain chapitre, prendre des notes, tenir son journal… « J’écris directement sur l’ordinateur, confie mon hôte, mais j’aime aussi beaucoup la sensualité de l’écriture au stylo. Quelquefois, quand je ne parviens pas à démarrer un chapitre sur l’ordinateur, je m’installe dans le fauteuil et la transcription de l’idée passe mieux par la main… ».

Par la porte-fenêtre grande ouverte en cette belle après-midi de juillet, je vais sur la terrasse. Quel émerveillement ! Une vue à couper le souffle sur une vastitude verdoyante faite du relief des derniers contreforts cévenols couverts de pins, de châtaigniers et de marronniers, de hêtres, de tilleuls, avec en contrebas, Anduze blottie près de la « Porte des Cévennes » par laquelle coule le Gardon et, au loin, la plaine ondulée du Piémont cévenol avec ses vignes à perte de vue qui se diluent dans la brume frémissante de chaleur… Quelle sérénité ! Je comprends que Michel Jeury puisse puiser son inspiration à cette vision, sans cesse renouvelée suivant les heures de la journée et les saisons…

HP

*« Univers d’écriture » est le titre d’un ouvrage du photographe Gilbert Nencioli (Ed. Critérion). Ce livre me touche beaucoup car il présente, sans texte superfétatoire, les photos d’une centaine d’écrivains dans leur lieu de travail. Une façon attachante et très symbolique de « parler » d’eux…

Michel Jeury et la Cévenne…

 

Causses et Cévennes : Pourquoi vivez-vous en Cévennes ?

Michel Jeury : Tout d’abord, je vais vous dire pourquoi je suis venu en Cévennes, ensuite, pourquoi j’y suis resté ! Il y a plusieurs raisons à notre arrivée à Anduze, en 1987. J’étais libéré de mes attaches familiales en Périgord alors que mon épouse, d’origine cévenole, possède encore de la famille dans les environs et, en particulier, à la Bambouseraie de Prafrance où nous avons vécu plusieurs années avant de nous installer ici, sur les hauteurs… Je me plaisais beaucoup à Prafrance et je me suis alors intéressé au pays qui m’accueillait. J’ai été frappé par trois caractéristiques qui avaient, sans que je le sache à l’époque, un point commun :

  • pourquoi les mas cévenols sont-ils si hauts ? J’ai ainsi découvert le rôle des magnaneries…
  • quels sont ces nombreux arbres, aux grandes feuilles qui prennent des teintes si changeantes suivant les saisons ? On m’apprit qu’il s’agit des mûriers, les « arbres d’or » à l’origine de la richesse en Cévennes ;
  • A quoi servaient ces grands bâtiments à l’architecture élégante avec leurs immenses fenêtres en plein cintre et leurs escaliers monumentaux ? C’étaient, bien sûr, des filatures…

Ainsi ai-je découvert l’une des activités ayant certainement le plus marqué l’histoire cévenole récente, du XIXème siècle aux années 1950, une période qui m’attire particulièrement et qui vit s’épanouir tous ces métiers de la soie, si importants sur les plans historique, sociologique, économique et, je devais le découvrir aussi, humain… Même si le pays est rude, j’ai décidé d’y rester et, vous le savez, j’ai beaucoup travaillé sur la sériciculture avec les deux tomes « la vallée de la soie » qui ont recueilli une certaine audience dans la région, confirmant l’attachement des Cévenols pour cette époque bénie des dieux, ancrée dans leur mémoire !

 

Quel est votre sentiment sur les Cévennes ?

Pour moi, homme de la plaine, c’est un pays difficile déjà dans sa géographie, dans la rudesse de ses montagnes et de son climat. Je reconnais que j’avais un a priori négatif sur ses habitants qui me paraissaient à l’image du pays. Même s’il existe bien une alchimie étonnante entre le pays et les hommes qui se traduit dans l’histoire, dans l’aménagement des paysages ou dans les comportements, en fait, je m’étais trompé car les Cévenols sont à l’opposé de mon impression première. Je ne passerai peut-être pas toute ma vie ici mais j’éprouve, quelquefois de façon rageuse, un attachement profond et véritable pour ce pays ! Peut-être, d’ailleurs, que cet attachement « critique » est davantage le fait du tempérament méridional que du caractère propre des Cévenols…

 

Pouvez-vous maintenant nous faire part de votre analyse objective sur ce pays, sur le potentiel des hommes, de l’économie, sur les lieux, l’histoire, la religion, sur les perspectives ?…

Pour être franc, si j’arrive assez bien à « situer » les Cévennes au cours de la période allant, disons du XIXème siècle à la Deuxième Guerre mondiale, je les vois plus mal dans la période contemporaine : le chamboulement immobilier, l’afflux du tourisme me paraissent crever l’image du pays, avec une perte des caractères et de l’identité. L’image se trouble…

J’essaie bien de me forger une vision plus claire mais je ne sais pas vraiment comment les Cévennes vont évoluer : en vérité, se poser la question du présent et de l’avenir d’un territoire comme les Cévennes, c’est se poser la question de ce que sera plus généralement le monde dans 20 ou 30 ans. Et là…

Je serais certes tenté d’extrapoler sur les perspectives envisagées, par exemple, par le Parc national des Cévennes qui souhaite s’inscrire dans la modernité tout en préservant la spécificité du pays, mais finalement, non, je ne vois pas vraiment comment tout cela va évoluer…

Je vais être un peu provocateur en laissant parler l’auteur de Science-Fiction qui sommeille en moi. Avec le réchauffement de la planète que l’on constate chaque jour davantage et le risque, avéré par les scientifiques, de la disparition des courants chauds du Gulf Stream, on pourrait assister, dans le futur, à un effet climatique déjà connu mais qui serait décuplé : la rencontre au-dessus des Cévennes des masses d’air chaud venues du sud et des courants froids descendant du nord… Ce serait alors… « la Cévenne des tempêtes » !… Quand on constate la violence des récents « épisodes » climatiques qui ont marqué les Cévennes, on peut y réfléchir !

 

Brrr ! Espérons que cela ne se produira pas…

En quoi le fait de vivre en Cévennes influence-t-il votre travail et votre œuvre ?

Pour ce qui concerne le travail proprement dit, je voudrais parler de la lumière. Les Cévennes sont un pays où la lumière est particulièrement belle et change sans arrêt. Me mettre au travail dans mon bureau ouvert sur trois points cardinaux, c’est entrer dans la lumière, dans la lumière des Cévennes, avec une vue à l’infini sur la beauté du paysage.

J’ajoute qu’adorant marcher, les sentiers qui abondent aux alentours sont propices à la réflexion : c’est en les parcourant que je conçois et construis mes histoires avant de les écrire !

Vous avez aussi parlé de l’influence des Cévennes dans mon œuvre. Je souligne sans hésitation l’influence du protestantisme – que j’ai découvert ici – et une partie importante de mon œuvre s’en imprègne. Je suis très attiré par le côté « panthéiste » d’un certain protestantisme lié au mouvement du Réveil… Pour être complet, mon œuvre doit aussi beaucoup aux contacts très stimulants que j’entretiens avec de nombreux auteurs vivant dans la région. C’est une expérience extrêmement enrichissante.

En un mot, je dirais que la réalité du pays où je vis m’apporte plus que « l’ouverture » que procure, par exemple, l’Internet : il s’agit de « la vraie vie » !

 

Vos romans du terroir se déroulent essentiellement dans les deux régions où vous avez vécu – Périgord et Cévennes – mais on sent que, souvent, ils pourraient tout aussi bien se passer ailleurs… Le caractère des hommes, les personnages semblent donc jouer un rôle plus important que l’identité d’un terroir ?

Oui, certes ! Même si, je vous l’ai dit, mon œuvre est de plus en plus imprégnée du protestantisme cévenol et si ma saga sur « La vallée de la soie » ne pourrait se dérouler ailleurs qu’en Cévennes ou « La charrette au clair de lune » ailleurs qu’en Périgord, il est exact que pour moi le caractère des personnages prime en général sur l’identité d’un pays. L’identité d’un pays ne dépend-elle pas, en fait, du caractère des hommes qui la forgent ?…

 

Votre écriture « coule » avec aisance, vivacité et simplicité tout en étant recherchée, avec des images fortes et riches. Quelle est la part du don et la part du travail, écrivez-vous facilement ou « cent fois sur le métier… » ?

Quatre-vingt dix pour cent de sueur !…

La réponse à votre question n’est pas facile : je m’interroge souvent sur ce qu’est un don… Disons que je connais bien le métier d’écrivain et l’utilisation de la langue et que, peut-être, je possède une part de don pour toucher le lecteur ? Mais ce qui est sûr, c’est qu’il faut 90% de travail !

 

Approfondissons un peu la réflexion : qu’est-ce que la création ?

Pff ! Vaste débat auquel je ne suis pas sûr d’apporter une contribution essentielle ! Ceci dit, j’ai parfois l’impression, quand j’écris, que l’on me « dicte » les mots… C’est difficile à expliquer ! Peut-être la création est-elle cette force qui vous pousse à faire sortir ce que vous avez en vous ?…

 

On dirait que, chez vous, l’homme se cache derrière Michel Jeury, auteur reconnu. Mais votre sensibilité affleure… Pourquoi cette extrême discrétion, cette réserve, même ?

On joue tous un rôle, le rôle de la vie !… Il est certain qu’un écrivain peut transposer dans ses personnages ce qu’il voudrait être ou ne pas être. C’est vrai qu’en ce qui me concerne, l’homme se cache derrière l’enfant de dix ans qu’il a été et qu’il aurait souhaité continuer à être, l’enfant de dix ans que j’ai été en 1944, à une période charnière de la guerre… Je voudrais également souligner que je me sens très à l’aise avec mes héroïnes féminines derrière lesquelles je me cache vraisemblablement un peu, assumant ainsi la part de féminité qui est en chaque homme ! Enfin, à force de m’imprégner du protestantisme, je suis sûrement devenu plus protestant que les protestants…

 

Accepteriez-vous de vous dévoiler en trois mots ?

… Je dirais le mot « ciel » pour tout ce qu’il contient pour moi, aux sens d’univers et de spirituel, ensuite le mot « terre » parce que c’est la terre qui nous porte et nous fait vivre. J’observe que ces deux mots – l’abstrait et le concret – sont inscrits en moi puisqu’ils se trouvent à la base des deux volets de mon œuvre, les romans de Science-Fiction et les romans du terroir.

Enfin, j’aimerais bien choisir le mot « fidélité » pour la fidélité à ce que je suis et la fidélité à mes amis.

 

Pour conclure, pourriez-vous choisir, parmi votre abondante bibliographie, les trois ou quatre romans de SF et les trois ou quatre romans du terroir auxquels vous êtes particulièrement attaché, en disant pourquoi pour chacun d’eux ?

En SF, je choisis :

« Le temps incertain », qui m’a permis de relancer ma carrière dans le genre et qui m’a valu deux ou trois prix littéraires et plusieurs traductions, notamment aux États-Unis, au Japon, en Allemagne, en Espagne ;

« Les singes du temps », suite thématique du précédent, où j’ai développé le concept de la “chronolyse” et sans doute le seul livre que j’aie écrit en me laissant totalement porter par l’inspiration ;

« Les yeux géants », dans lequel j’ai essayé de développer un sujet qui me tient à cœur : la difficile rencontre avec des intelligences non humaines.

Parmi mes romans provinciaux et historiques, je choisis :

« Le vrai goût de la vie », qui a marqué mon “retour à la terre”, m’a permis d’évoquer mon enfance, fort transposée, et de toucher un large public, grâce au prix Terre de France-La Vie et à France Loisirs ;

« Le soir du vent fou », mon “best-seller” (plus de trois cent mille exemplaires à France Loisirs), où j’ai raconté, en brodant un peu, mon expérience d’instituteur remplaçant dans les années cinquante ;

« Le printemps viendra du ciel », mon “grand roman sur la Résistance” : j’y ai pensé vingt ans et c’est mon livre le plus proche du thriller moderne ;

« La vallée de la soie », mon roman cévenol, si longuement préparé (avec sa suite, « La soie et la montagne ») : celui que j’avais eu envie d’écrire dès mon arrivée en Cévennes et qui est paru dix ans après.

Propos recueillis par Hervé Pijac – Photos Hervé Pijac

Articles publiés dans le n° 3/2005 de Causses et Cévennes

 

 

1 Voir les articles « Entre ciel et terre, Michel Jeury, écrivain cévenol » que j’ai publiés dans Causses et Cévennes n°3 / 2005.
2 Voir l’article « Le retour de Michel Jeury, Maître es SF – May le monde » que je lui avais consacré, notamment dans la Fontaine de Pétrarque n° 26.
3 Près de cent livres, plus d’une centaine de nouvelles et des articles innombrables, des films tirés ou inspirés de son œuvre, j’en oublie sûrement !
4 Voir, ci-après, Michel Jeury, un monde à part, l’interview qu’il m’avait accordée pour la revue Funambule, journal internet de l’association Autour des Auteurs en Languedoc-Roussillon, interview qui ne fut hélas jamais publiée…
5 Mot-valise créé par Michel Jeury dans sa trilogie du Temps incertain (comprenant, outre ce titre, Les singes du temps et Soleil chaud poisson des profondeurs). Il exprime parfaitement cette idée d’ « autre » dimension, au-delà de l’espace-temps, qui lui était chère et où, effectivement, il est probable qu’il se trouve désormais.
6 Allusion, bien sûr, à la théorie des cordes dont Michel se montrait un ‘’spécialiste’’ curieux, perspicace et passionnant !
7 Avec May le monde : en réalité, les critiques unanimes s’accordent à considérer ce livre du « retour » à la SF comme une nouvelle révolution, aussi marquante que le fut Le temps incertain dans les années soixante-dix (NDLR).
8 Pas loin d’une centaine de titres de romans, sans compter les nouvelles !… (NDLR)

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  1. Lettre à Michel Jeury

    Mon cher Michel,

    L’année 2015, qui avait si mal commencé avec votre disparition, survenue deux jours après l’attaque terroriste contre Charlie Hebdo, et qui s’est tout aussi tragiquement terminée, fait désormais partie de l’Histoire.
    Un an déjà que vous êtes parti, et je ne m’habitue pas à ce vide, à votre absence dans ma vie. Je ne peux me promener dans les rues d’Anduze sans penser à vous, à nos longues conversations dans votre maison là-haut perchée.

    Je me souviens clairement de la première fois que je suis venu à votre rencontre. C’était au début de l’automne 1999. Je venais de terminer Le Chemin d’enfance, un récit autobiographique de mes tendres années passées entre Corbès et Anduze. J’étais assez content de moi, non pas d’avoir écrit le livre du siècle, mais d’être enfin parvenu à mener à terme un projet littéraire. J’avais tout de même besoin d’un avis éclairé, et c’est le patron de la Maison de la presse (à l’époque où l’accueil y était sympathique) qui m’a conseillé de vous appeler. Nicole, votre femme, sans doute lassée de recevoir tous ces inconnus qui vous sollicitaient, disait non à votre place car vous ne saviez pas le faire. Mais en insistant un peu, j’ai obtenu de vous parler. Vous m’avez reçu chez vous, comme vous le faisiez souvent pour d’autres écrivains débutants. Et nous avons entamé une longue conversation amicale qui dura plus de dix ans.

    Vos conseils étaient précieux, distillés subtilement afin de susciter en l’apprenti romancier un vrai cheminement d’auteur, animé d’une réflexion active et persévérante. Étant bien entendu qu’il n’y a point de recette pour être écrivain, vous aviez l’art d’amener le néophyte à trouver seul sa voie (sa voix). Les premières années, j’ai dû soumettre à votre appréciation quatre ou cinq manuscrits — environ un par an. « C’est bien », disiez-vous chaque fois. Mais il manquait toujours ce quelque chose d’indéfinissable et exceptionnel pour susciter une réaction enthousiaste. Et je repartais vers un nouveau projet qui allait prendre six mois, un an, porté par vos encouragements sincères et déterminés. Vous le savez, sans vous j’aurais renoncé, tant le chemin est difficile et hasardeux.

    Lorsque je pense à vous, cher Michel, c’est votre humilité qui me revient, ainsi que votre grande culture, une vision des choses d’une pertinence implacable, avec parfois un sourire malin et une lueur ironique qui s’allumait dans vos yeux. Lorsque je pense à vous, je suis admiratif de votre bienveillance et de votre grandeur d’âme.

    En dédicace de l’un de vos livres, vous me témoigniez la préciosité de mes visites et de l’amitié que nous avions nouée au fil du temps. Nous parlions de tout ensemble, assis sous la véranda, dans la maison d’Anduze, avec cette vue imprenable sur la vallée du Gardon.
    J’ai été très vite à l’aise avec vous, moi qui suis si timide et parfois très inhibé quand je suis impressionné. Nous parlions avec une grande liberté, même si le vouvoiement (nous n’avons jamais réussi à nous tutoyer) semble marquer une distance.

    Nous avions en commun la nostalgie de l’enfance et une certaine mélancolie. Vous évoquiez souvent l’enfant de dix ans que vous étiez en 1944, cet enfant que vous auriez souhaité continuer à être. Dix ans, l’âge butoir, où l’on arbore son vrai visage, avant que la comédie sociale ne vienne le camoufler. Dix ans, c’est aussi l’âge que j’évoque dans Le Chemin d’enfance, quand mes parents m’ont obligé à quitter les Cévennes, ma région de cœur, et qu’a sonné pour moi le glas de mes belles années d’insouciance et de pureté. C’est peut-être cela qui vous a intéressé dans ce premier manuscrit et incité à faire ma connaissance…
    Frédéric Quinonéro (en blanc au centre) recevant le Prix Vallée Livres des mains d’Edith Assenat, fondatrice du Prix, en présence de Michel Jeury, Président du Jury (1er à droite) et de Frédérique Hébrard (2ème à gauche).

    C’est vous, cher Michel, qui m’avez encouragé à présenter Le Chemin d’enfance à ce concours Vallée-Livres de Saint-Jean de Valériscle où je vis aujourd’hui. C’est encore vous qui m’avez mis en relation avec Vincent de Swarte, l’un de vos anciens élèves devenu écrivain renommé, lauréat du prix de Flore. Je me souviens de votre tristesse quand nous avions appris sa mort soudaine, alors qu’il était encore si jeune…

    J’ai continué à venir vous voir à Saint-Christol où vous avez vécu une année en transit, avant de vous retirer auprès de votre fille, à Villedieu, où encore peu avant l’été j’étais allé avec notre ami Hervé Pijac vous voir une dernière fois et où on vous avait trouvé bien mal en point. À notre retour, nous étions tristes, car nous savions que nous ne vous reverrions plus. Vous aviez renoncé à refaire le monde. Je me souviens de cette phrase qui m’avait glacé et que vous aviez dite de façon détachée, avec un sourire au coin des lèvres, un peu comme un enfant qui fait une blague : « Ma prochaine étape, la voilà ! Elle est au bout de ce chemin. » J’avais demandé bêtement quelle était la destination du chemin que vous indiquiez du doigt. Vous aviez hoché tristement la tête. Le chemin, je l’ai fait à pied, un bouquet de roses blanches dans les bras, quelques mois plus tard. Et je me suis senti bien seul, au milieu de ces gens qui célébraient l’illustre écrivain, tandis que j’étais venu saluer la mémoire d’un homme de cœur et d’un ami.

    Un jour, j’ai publié mon premier livre consacré à Johnny . Vous étiez content et fier. Même si vous m’espériez dans un autre genre littéraire. La chanson n’était pas vraiment votre domaine de prédilection, tout comme la science-fiction n’était pas le mien, mais vous continuiez à lire mes livres avec le même intérêt. Et bien sûr je lisais les vôtres. Je me souviens que vous aviez beaucoup aimé mon introduction du livre sur les années 60 , même si vous la trouviez un peu alourdie par l’abus de qualificatifs (un travers que j’ai appris à corriger grâce à vous), et que vous en aviez conseillé la lecture à votre fille.

    Avant votre départ pour ce coin perdu où vous reposez aujourd’hui, j’étais venu vous dire au revoir à Saint-Christol. Vous m’aviez offert un classeur rempli de « petits formats » et partitions de chansons, dont la plupart datent du début du siècle dernier jusqu’aux années 1950 et que vous aviez glanés lors de vos balades dominicales au marché aux Puces d’Anduze. C’était le cadeau d’adieu que vous m’aviez réservé. « Votre part d’héritage », m’aviez-vous dit avec ce sourire espiègle qui vous était coutumier. Vous aviez cette nature pessimiste qui vous faisait anticiper votre mort et sans doute régler certaines choses avant qu’elle ne survienne. Vous saviez que vous partiriez en 2015, vous l’aviez prévu très tôt, lors d’une manifestation littéraire en 1980 : vous posiez sur une fausse stèle qui indiquait : Michel Jeury, 1934 – 2015.

    Vous me manquez, cher Michel.

    Il me reste encore de vous votre voix sur une minicassette de dictaphone. Vous vous souvenez ? C’était en 2002, après les terribles inondations d’Anduze. Je projetais d’écrire un roman sur une vieille chanteuse retirée en Cévennes. J’avais situé l’action pendant cette nuit d’intempérie. Et je vous avais interrogé pendant toute une après-midi pour que vous me racontiez précisément ce qu’il s’était passé. J’avais inventé un nom d’artiste à mon personnage : Carol Eden, et un lieu de vie qui ressemblait au vôtre. En dédicace d’un de vos livres, vous me remerciiez de mes visites amicales au chemin des Moulières , en espérant que bientôt Carol Eden y serait installée. Vous teniez beaucoup à cette histoire, vous vouliez la voir aboutie, publiée. Je l’avais abandonnée à cause de mes obligations de biographe, reprise plusieurs fois et à nouveau laissée de côté. Je vous promets, mon cher Michel, que Carol Eden existera un jour. Pour vous.

    Frédéric Quinonero,
    Le 7 janvier 2016.

    NDLR : Frédéric Quinonéro se taille, depuis une dizaine d’années, une réputation de biographe de Stars de la chanson et du cinéma avec une quinzaine de livres qui vont de Johnny Hallyday à Julien Doré, en passant par Edith Piaf, Sheila, Sophie Marceau ou Juliette Binoche… En ce début 2016, il travaille à une biographie de Jane Birkin qui devrait paraître avant l’été.

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